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Les Roches de Châtoillon

Dans le haut de Saint-Blaise se trouve le terrain sportif des Fourches qui a vu les entraînements de l’équipe Neuchâtel Xamax sans parler des exploits des jeunes et des moins jeunes footballeurs du village. Le terrain est couché sur un petit plateau au départ d’un escarpement de roches recouvertes et entourées de forêts qui s’étendent sur plusieurs kilomètres. Le nom « Fourches » fait référence à la potence. Effectivement, les Fourches étaient autrefois le lieu où l’on pendait les sorcières au nom de l’orthodoxie et d’une certaine haine des hommes pour les femmes.

Si vous tournez le dos aux Fourches et vous empruntez le chemin forestier qui monte à travers la forêt, vous longez ce que l’on appelle les Roches de Châtoillon. A certains endroits, les Roches s’élèvent brusquement à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du lit paisible de la forêt. A d’autres endroits elles plongent dans le sol, laissant un passage caillouteux vers l’autre versant. Si vous y allez tôt le matin, vous verrez peut-être un couple de chevreuils fuir à travers la broussaille ou des écureuils jouer en sautant de branche en branche. Si vous prenez un des chemins qui grimpent en haut des Roches vous pourrez longer les Roches à pieds, au niveau des cimes des arbres d’en bas qui dépassent à peine des Roches. Vous allez vous frayer un chemin entre des petits chênes centenaires, tordus par les années et par le vent. Ils sont entourés de buissons, d’épineux et d’orchidées. C’est un endroit de recueillement magnifique, presque magique.

Aux Roches de Châtoillon on trouve des plantes et des formations géologiques très particulières qui ne se trouvent pas tellement ailleurs en Suisse. Cette rareté a conduit la Confédération à les désigner comme région à protéger en l’inscrivant dans un inventaire fédéral du paysage (IFP). Cette inscription n’indique toutefois pas la façon précise de les protéger, mais elle envoie un signal au canton qu’il faut faire attention à cette région. Le canton de Neuchâtel en a fait une région protégée, mais dans des limites qui ne correspondent pas tout à fait au périmètre de l’IFP. La protection d’une région ne signifie pas qu’elle ne peut pas être exploitée. Par contre, on va l’exploiter différemment, en renonçant peut-être à certaines interventions. Dans une région protégée, par exemple, on ne devrait pas faire de carrière. Paradoxalement, une ancienne carrière peut devenir un biotope extrêmement riche et à ce moment-là on va protéger la carrière.

Les Roches de Châtoillon appartiennent à beaucoup de propriétaires. Certaines parties appartiennent à l’Etat ou aux communes de St-Blaise et Cornaux. Il y a un bon nombre d'années, la cimenterie Juracime en a racheté un secteur relativement important. D'autres secteurs appartiennent à Pro Natura et à divers propriétaires privés.

La cimenterie de Juracime et, arrière-plan, la nouvelle zone défichée de la carrière du Roc

La Carrière du Roc

À l’autre extrémité des Roches du terrain des Fourches, une massive carrière taille une blessure dans les Roches qui s’arrêtent brusquement dans la désolation. Cette carrière, dite « du Roc », propriété de Juracime, entreprise de ciment, vient d’étendre son emprise sur les Roches en défrichant une partie supplémentaire de la forêt à la dynamite et aux bulldozers. Tous les chemins qui autrefois traversaient ce terrain sont maintenant barrés par un panneau d’interdiction montrant un tas de cailloux qui explosent sous l’effet de la dynamite. Si vous osez vous aventurer plus loin, vous verrez, ici et là, de rares fleurs parmi les cailloux, les feuilles noircies. Le contraste entre ce terrain « vague » sinistré et la forêt à côté vibrante de vie est saisissant.

Comme les Roches de Châtoillon font partie d’un IFP, la Confédération indique ce qui est particulier à la région, ce qu’il faut y faire et ce qu’il ne faut pas y faire. Tout changement requiert une autorisation fédérale qui est très difficile à obtenir. Il ne peut pas y avoir de défrichement de la forêt sans reboisement. La durée de l’exploitation de la carrière était fixée d’avance. La cimenterie Juracime, dont l’usine se situe à Cornaux, exploite la Carrière du Roc pour la fabrication du ciment. Certaines roches s’y prêtent mieux que d’autres. La cimenterie trie les roches et ce qui n’est pas voulu est mis de côté pour remblayer la carrière et refaire la forêt plus tard.

L’autorisation d’exploitation de la Carrière du Roc est arrivée à son terme. La construction de l’autoroute N5 à la Béroche, de l’autre côté de Neuchâtel, est venue modifier la donne. L’énorme quantité de roches évacuées des tunnels de la Béroche a été déposée dans la Carrière du Roc. L’exploitation de la carrière devait être prolongée afin de trier ce matériel et pour profiter des millions de mètres cubes de roches. Seule une partie était utilisable par la cimenterie et Juracime devait reprendre du matériel du site pour compléter l'autre partie. La Confédération a accepté de revoir la définition de l’IFP des Roches de Châtoillon face aux arguments de la cimenterie concernant son importance économique dans la région. Les limites du temps de l’exploitation de la carrière ont été prolongées et la ligne de démarcation de l’IFP, côté carrière, a été déplacée pour correspondre à la propriété de Pro Natura.

La biodiversité en compensation

L’extension de la carrière exigeait le défrichement de deux hectares de forêt des Roches de Châtoillon. Pour obtenir l’autorisation de défricher une telle surface, toute une série de travaux ont dû être exécutés. Il fallait en démontrer la nécessité. Il fallait montrer un intérêt public prépondérant. Ensuite, il fallait un projet de mesures de compensation. Deux bureaux qui s’occupent de l’écologie ont travaillé sur la question. Ils ont proposé une série de travaux de compensation pour améliorer la biodiversité.

La « biodiversité » est le mot clé pour tout ce qui se passe aux Roches de Châtoillon. Pourquoi défendre la diversité ? Nous dépendons de toutes sortes d’éléments, notamment par rapport aux maladies. Si les éléments qui combattent nos maladies disparaissent tout d’un coup, les maladies se développent et s’abattront sur nous. L’homme a besoin d’un environnement aussi équilibré que possible. Si des éléments manquent à cet équilibre, nous sommes exposés à des changements de direction importants et potentiellement néfastes pour nous. Pour comprendre cette transition, imaginez une branche. Vous pouvez la plier et, si l’action n’est pas trop forte, elle reprend sa forme originale. Mais à un moment donné, si vous la pliez un peu trop, elle casse et vous n’arrivez plus à la remettre. On ne connaît ni le moment où la branche cassera ni l’endroit de la cassure. Cet équilibre nécessaire ne se limite pas aux éléments vivants. Il inclut aussi le biotope. Pensez à la composition de l’air : si la proportion de CO2 augmente, l’impact sur la vie sur terre est énorme.

Nous connaissons les éléments les plus importants qui ont un impact sur nous. Mais un ensemble d’éléments, apparemment insignifiants, peuvent aussi avoir un impact important sans qu'on le sache. Nous savons que nous éliminons des espèces avant de les connaître. Alors si nous éliminons des éléments sans le savoir et ne connaissons pas leurs actions, c’est grave.


Vestiges des murs aux Roches de Châtoillon de l’époque ou l’on exploitait largement les forêts.

A la recherche d’une diversité perdue

Il y a cent cinquante ans, il n’y avait pas encore de trains en Suisse. Le transport se faisait par chars. C’était un problème. La nourriture était aussi un problème. Il n’y avait pas d’engrais (sauf un peu de fumier) et la lutte contre les parasites, les insectes et les champignons n’existait pas. La famine était fréquente. La forêt des Roches de Châtoillon était très exploitée. Chacun avait un petit coin de forêt où il venait avec le bétail qui mangeait l’herbe ou les glands. Il y avait des centaines de personnes qui exploitaient ainsi la forêt. Les Roches étaient remplies de chemins, de murs en pierre et de petits cabans. On voit encore aujourd’hui des restes de ces murs et des vestiges de petites constructions aux Roches de Châtoillon. En plus, là où il y avait du calcaire en forêt il y avait aussi des fours à chaux. On brûlait la chaux pour l’utiliser dans la construction comme mastique et comme joint entre les pierres.

A l’époque, le bétail pâturait dans des ouvertures de la forêt qui étaient beaucoup plus importantes que maintenant. Dans le cadre des travaux de compensation, on a enlevé les arbres pour refaire les prairies telle qu’elles étaient à l’époque. L’intention n’était pas de retourner en arrière. Ce serait faux de vouloir recréer la situation d’il y a cent cinquante ans. Le but était de donner une chance de survie à tous les éléments qui sont en train de disparaître. Comme le terrain ainsi dégagé sèche facilement et les arbres ne poussent pas très rapidement, il se développe une diversité de plantes beaucoup plus grande par rapport à une prairie humide. Parallèlement, vu que les insectes ne se développent souvent que pour une plante, cette diversité conduit également à une diversité d’insectes. Cela prendra peut-être quelques années, mais on aura davantage de papillons, de sauterelles, de grillons, de criquets, de scarabées, etc.

Les travaux s’inscrivent dans un programme de 15 ans. Il est prévu de faire des traitements de lisières. On ôtera les grands arbres à la lisière de la forêt – c’est-à-dire à l’interface entre l’agriculture et la forêt - pour favoriser les buissons. La nature est très riche quand il y a d’avantage de buissons. Leur floraison étalée est intéressante pour beaucoup d’insectes. Les buissons portent des fruits à des moments différents fournissant une nourriture étalée et très favorable.

Les critères de choix

Pour décider quel périmètre défricher, on choisit les endroits où peu de travaux sont nécessaires et où il y a certaines garanties que cela réussisse. L’économie y joue un rôle. Il aurait fallu faire des coupes de bois pour éclaircir ailleurs dans la forêt. Sur les 50 hectares du site, très peu ont été exploités en cinquante ans. Les forêts se sont très fortement densifiées. La quantité de bois a doublé. Quand la forêt est dense, la biodiversité s’appauvrit. Dans l’ombre, il y a beaucoup moins d’éléments qui prospèrent par rapport aux endroits plus clairs. Mais le bois se vend extrêmement mal en ce moment, alors on attend.

Comment savoir que le choix des actions est le bon ? Il faut d’abord savoir ce que l’on entend par « bon ». La situation est très dynamique. Demain, déjà, les éléments de base auront changé. Pour qui est-ce « bon » ? Le choix ne peut pas être absolu. Le travail est nécessairement subjectif. C’est pourquoi les ingénieurs forestiers collaborent avec un groupe de spécialistes de plusieurs domaines, ce qui permet d’avoir le regard de différentes personnes. Ils observent de quelle façon la situation évolue. Il existe des espèces indicatrices; quand ces espèces sont là, on sait qu’il y a tout un cortège d’espèces qui sont aussi présentes. Cela peut être des plantes, des insectes ou des oiseaux.

La nature a le temps de retrouver son équilibre, mais le temps imparti à l’homme est plus court et il est impatient. A travers une certaine exploitation, l’homme peut aussi enrichir la nature.

Alan McCluskey, à partir d’un entretien avec Stéphane Jeanrichard, Ingénieur forestier responsable de l’est du canton de Neuchâtel.

créée le 17 juil. 2004 - modifiée le Sam 17 juil 2004