Je suis traducteur à lOffice fédéral de la statistique à Neuchâtel depuis presque dix ans. Je ne travaille donc pas sur des textes littéraires cest une profession à part mais sur des textes administratifs. Cela reste quand même un champ dactivités très ouvert, allant de rapports administratifs à des textes journalistiques, des communiqués de presse, de linformation grand public. Depuis une année, je gère léquipe francophone cinq personnes qui travaillent toutes à temps partiel. Cela me conduit à négocier les délais avec les donneurs douvrages et à régler des problèmes par exemple quand quelquun retouche notre traduction sans nous en informer.
Comment cela se fait que vous soyez devenu traducteur ?
Mon père est dorigine italienne, javais donc des notions dItalien. Jaimais bien les langues. Et mon passage au gymnase en section langues modernes a influencé ma voie future. Je me suis intéressé assez rapidement à la traduction. Je suis allé étudier à Vienne en prenant le russe comme deuxième langue étrangère. Cétait lépoque de la Guerre froide. Ce grand monolithe « menaçant » exerçait une fascination sur moi. Jétais très curieux de savoir ce qui se cachait derrière tout ce que lon nous disait. La langue est un véhicule qui permet douvrir des portes. On vous voit différemment si vous maîtrisez la langue du lieu.
Vous avez été en Russie ?
Oui. Jy suis allé au moins une dizaine de fois. La première fois cétait un stage linguistique de six mois à Volgograd lancienne Stalingrad. Je connais beaucoup de gens là-bas qui sont très chaleureux, très accueillants. Les Russes sont très amicaux
ils sont comme nous (rires).
On a tendance à confondre la profession dinterprète et celle de traducteur.
Ce sont des formations différentes qui font appel à des qualités différentes. Lécole que jai suivie prévoyait une formation de base de deux ans commune aux traducteurs et aux interprètes, puis deux autres années où chacun suivait une voie différente. Linterprétariat exige une précision dans le message. On ne demande pas, sur le plan du style, que tout soit parfait. Cela demande des nerfs dacier. Normalement, pour une même langue, deux interprètes se relaient toutes les vingt à trente minutes, mais pour diverses raisons, souvent économiques, on engage parfois un seul interprète qui doit alors traduire huit heures daffilée, trois jours de suite, sans arrêt. Je comprends que lon puisse avoir les nerfs en boule après un tel exercice. Jai donc pris la voie la plus calme, celle de la traduction, qui laisse beaucoup plus de temps pour parfaire le texte.
En tant que traducteur, où est-ce que lon trouve du travail ?
Certains commencent tout de suite en « free-lance ». Jai beaucoup de collègues « free-lance » qui travaillent pour ladministration. La Suisse est un paradis des traducteurs notamment du fait que la loi exige que les textes administratifs soient traduits dans les trois langues officielles. Certains collègues étaient employés par ladministration avant de se mettre à leur compte.
On imagine que si lon maîtrise deux langues, il est facile de faire de la traduction, mais ce passage dune langue à une autre nest pas si facile.
On constate effectivement que les bilingues ne sont pas toujours de bons traducteurs. Les règles des langues ne correspondent pas toujours à la même logique, cest là où lon tombe facilement dans les pièges que recèle la transposition dun texte dune langue dans une autre. Par exemple, la langue allemande a tendance à préciser beaucoup, alors que le français fonctionne par omission. On dit « die gänze Bevölkerung » ce qui se traduit en français pas « la population » et non pas « toute la population ». Le français précise quand on parle dune partie de lensemble.
Parfois, il ny a dans lautre langue aucun mot qui corresponde exactement. On peut trouver un mot de la même famille qui couvre une partie du champ sémantique, mais qui ne le recouvre pas entièrement. Dans ce cas, soit on utilise une approximation, soit une périphrase.
Parfois la traduction fonctionne comme un révélateur des lacunes du texte dorigine.
Le traducteur est peut-être le seul qui lise le texte dans son intégralité en sefforçant de comprendre toutes les phrases, Dès quil y a une incohérence ou un manque de logique, il se heurte à un problème. Deux solutions soffrent à lui. Sil peut consulter lauteur, il le fera, pour lui demander de préciser sa pensée. Sinon, il prend des risques. Souvent, quand on a des problèmes de traduction, on contacte lauteur, qui, après coup, modifie son texte en fonction de la traduction. Le travail devient un processus de collaboration qui dépend du rapport de confiance entre lauteur et le traducteur.
Vous mavez dit, avant cet entretien, que larrivée dInternet avait eu un impact considérable sur votre métier
Internet na pas seulement eu un impact, il a révolutionné la traduction. Je ne me souviens plus comment on faisait il y a dix ans. Désormais, quand on cherche des traductions officielles, chaque institution, chaque société a son site. En Suisse, ils sont tous en deux ou trois langues. On trouve ainsi facilement les termes officiels. On peut consulter les lois fédérales dans les trois langues. Auparavant, il aurait fallu faire dinnombrables téléphones sans nécessairement trouver son correspondant. Ou bien il aurait fallu se rendre dans des bibliothèques pour chercher des ouvrages.
Une autre manière dutiliser Internet, si lon ne sait pas si le terme est le bon, est de le taper dans un moteur de recherche. Saffichent alors tous les documents qui contiennent ce terme et, suivant le site qui le contient, français, suisse, belge ou canadien, on voit dans quelle zone géographique il est utilisé.
Il existe également des programmes informatiques daide à la traduction. On a abandonné lidée des programmes de traduction automatique. Traduire cest dabord comprendre. Le jour où lon fera une machine qui comprendra des textes, on pourra remplacer lhomme dans tous les domaines où il utilise son intelligence. Je ne me fais donc pas de souci pour mon poste. Par contre, il y a des tâches fastidieuses quon peut confier à la machine. Nous utilisons ainsi un programme qui enregistre nos traductions phrase par phrase. Lorsquon se retrouve en face dun texte similaire à traduire, le programme nous propose automatiquement ce qui a déjà été traduit, en signalant en couleurs les mots éventuellement modifiés. Cela évite de retraduire ce qui a déjà été traduit et nous permet de nous inspirer des traductions des autres. De plus, chacun utilise les mêmes termes, doù une plus grande cohérence.
Ce programme est couplé avec une banque de données terminologiques. Nous y introduisons des termes au fur et à mesure de nos recherches, que nous mettons à disposition de nos collègues. Comme il y a de plus en plus doffices fédéraux qui séquipent, avec des collègues dautres offices, nous envisageons de mettre en réseau nos banques de données. Cela nous permettrait daccéder de manière très rapide à des traductions faites par des spécialistes de différents domaines.
Interview de Manuel Ravasio par Alan McCluskey Saint-Blaise, le 23 avril 2002
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