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Manuel Ravasio, traducteur

Je suis traducteur à l’Office fédéral de la statistique à Neuchâtel depuis presque dix ans. Je ne travaille donc pas sur des textes littéraires – c’est une profession à part – mais sur des textes administratifs. Cela reste quand même un champ d’activités très ouvert, allant de rapports administratifs à des textes journalistiques, des communiqués de presse, de l’information grand public. Depuis une année, je gère l’équipe francophone – cinq personnes qui travaillent toutes à temps partiel. Cela me conduit à négocier les délais avec les donneurs d’ouvrages et à régler des problèmes par exemple quand quelqu’un retouche notre traduction sans nous en informer.

Comment cela se fait que vous soyez devenu traducteur ?

Mon père est d’origine italienne, j’avais donc des notions d’Italien. J’aimais bien les langues. Et mon passage au gymnase en section langues modernes a influencé ma voie future. Je me suis intéressé assez rapidement à la traduction. Je suis allé étudier à Vienne en prenant le russe comme deuxième langue étrangère. C’était l’époque de la Guerre froide. Ce grand monolithe « menaçant » exerçait une fascination sur moi. J’étais très curieux de savoir ce qui se cachait derrière tout ce que l’on nous disait. La langue est un véhicule qui permet d’ouvrir des portes. On vous voit différemment si vous maîtrisez la langue du lieu.

Vous avez été en Russie ?

Oui. J’y suis allé au moins une dizaine de fois. La première fois c’était un stage linguistique de six mois à Volgograd – l’ancienne Stalingrad. Je connais beaucoup de gens là-bas qui sont très chaleureux, très accueillants. Les Russes sont très amicaux … ils sont comme nous (rires).

On a tendance à confondre la profession d’interprète et celle de traducteur.

Ce sont des formations différentes qui font appel à des qualités différentes. L’école que j’ai suivie prévoyait une formation de base de deux ans commune aux traducteurs et aux interprètes, puis deux autres années où chacun suivait une voie différente. L’interprétariat exige une précision dans le message. On ne demande pas, sur le plan du style, que tout soit parfait. Cela demande des nerfs d’acier. Normalement, pour une même langue, deux interprètes se relaient toutes les vingt à trente minutes, mais pour diverses raisons, souvent économiques, on engage parfois un seul interprète qui doit alors traduire huit heures d’affilée, trois jours de suite, sans arrêt. Je comprends que l’on puisse avoir les nerfs en boule après un tel exercice. J’ai donc pris la voie la plus calme, celle de la traduction, qui laisse beaucoup plus de temps pour parfaire le texte.

En tant que traducteur, où est-ce que l’on trouve du travail ?

Certains commencent tout de suite en « free-lance ». J’ai beaucoup de collègues « free-lance » qui travaillent pour l’administration. La Suisse est un paradis des traducteurs notamment du fait que la loi exige que les textes administratifs soient traduits dans les trois langues officielles. Certains collègues étaient employés par l’administration avant de se mettre à leur compte.

On imagine que si l’on maîtrise deux langues, il est facile de faire de la traduction, mais ce passage d’une langue à une autre n’est pas si facile.

On constate effectivement que les bilingues ne sont pas toujours de bons traducteurs. Les règles des langues ne correspondent pas toujours à la même logique, c’est là où l’on tombe facilement dans les pièges que recèle la transposition d’un texte d’une langue dans une autre. Par exemple, la langue allemande a tendance à préciser beaucoup, alors que le français fonctionne par omission. On dit « die gänze Bevölkerung » ce qui se traduit en français pas « la population » et non pas « toute la population ». Le français précise quand on parle d’une partie de l’ensemble.

Parfois, il n’y a dans l’autre langue aucun mot qui corresponde exactement. On peut trouver un mot de la même famille qui couvre une partie du champ sémantique, mais qui ne le recouvre pas entièrement. Dans ce cas, soit on utilise une approximation, soit une périphrase.

Parfois la traduction fonctionne comme un révélateur des lacunes du texte d’origine.

Le traducteur est peut-être le seul qui lise le texte dans son intégralité en s’efforçant de comprendre toutes les phrases, Dès qu’il y a une incohérence ou un manque de logique, il se heurte à un problème. Deux solutions s’offrent à lui. S’il peut consulter l’auteur, il le fera, pour lui demander de préciser sa pensée. Sinon, il prend des risques. Souvent, quand on a des problèmes de traduction, on contacte l’auteur, qui, après coup, modifie son texte en fonction de la traduction. Le travail devient un processus de collaboration qui dépend du rapport de confiance entre l’auteur et le traducteur.

Vous m’avez dit, avant cet entretien, que l’arrivée d’Internet avait eu un impact considérable sur votre métier…

Internet n’a pas seulement eu un impact, il a révolutionné la traduction. Je ne me souviens plus comment on faisait il y a dix ans. Désormais, quand on cherche des traductions officielles, chaque institution, chaque société a son site. En Suisse, ils sont tous en deux ou trois langues. On trouve ainsi facilement les termes officiels. On peut consulter les lois fédérales dans les trois langues. Auparavant, il aurait fallu faire d’innombrables téléphones sans nécessairement trouver son correspondant. Ou bien il aurait fallu se rendre dans des bibliothèques pour chercher des ouvrages.

Une autre manière d’utiliser Internet, si l’on ne sait pas si le terme est le bon, est de le taper dans un moteur de recherche. S’affichent alors tous les documents qui contiennent ce terme et, suivant le site qui le contient, français, suisse, belge ou canadien, on voit dans quelle zone géographique il est utilisé.

Il existe également des programmes informatiques d’aide à la traduction. On a abandonné l’idée des programmes de traduction automatique. Traduire c’est d’abord comprendre. Le jour où l’on fera une machine qui comprendra des textes, on pourra remplacer l’homme dans tous les domaines où il utilise son intelligence. Je ne me fais donc pas de souci pour mon poste. Par contre, il y a des tâches fastidieuses qu’on peut confier à la machine. Nous utilisons ainsi un programme qui enregistre nos traductions phrase par phrase. Lorsqu’on se retrouve en face d’un texte similaire à traduire, le programme nous propose automatiquement ce qui a déjà été traduit, en signalant en couleurs les mots éventuellement modifiés. Cela évite de retraduire ce qui a déjà été traduit et nous permet de nous inspirer des traductions des autres. De plus, chacun utilise les mêmes termes, d’où une plus grande cohérence.

Ce programme est couplé avec une banque de données terminologiques. Nous y introduisons des termes au fur et à mesure de nos recherches, que nous mettons à disposition de nos collègues. Comme il y a de plus en plus d‘offices fédéraux qui s’équipent, avec des collègues d’autres offices, nous envisageons de mettre en réseau nos banques de données. Cela nous permettrait d’accéder de manière très rapide à des traductions faites par des spécialistes de différents domaines.

Interview de Manuel Ravasio par Alan McCluskey
Saint-Blaise, le 23 avril 2002

créée le Jeu 10 mai 2001 - modifiée le Lun 20 mai 2002