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... les contes sont des galets qui ont roulé

Laurence Beck, conteuse

Qu'est-ce qui t'a incité à devenir conteuse?

Quand j'étais petite, mon grand-papa et ma grand-tante me racontaient des histoires. Quand ils commençaient, je ne voulais plus qu'ils arrêtent.

Après, pendant longtemps j’ai été davantage attirée par la lecture que par les contes. En puis, il y a une quinzaine d'années avec mon ami, qui entre temps est devenu mon mari, nous étions en vacances dans les Landes. Par hasard, on est tombé sur un festival de contes qui se déroulait à l'extérieur. Les conteurs se servaient aussi d'instruments. Il faisait nuit. Il y avait énormément de monde, mais pas de bruit. Les gens étaient très attentifs. C'était complètement magique. Nous devions repartir, mais nous n’y arrivions plus. Les contes m'ont fascinée. Les conteurs étaient jeunes, loin de l’image de la grand-maman avec ses petits-enfants. J’ai trouvé ça très beau.

Quand on s'est marié, on a voulu un mariage un peu différent. Je n'avais pas envie de musique, ni de danse, mais d'une présence un peu spéciale. Alors on a fait venir une conteuse. C'est à travers elle que j'ai découvert les contes d'Henri Gougaud. Il a réuni énormément de contes de beaucoup de pays. Plus tard, on m'a demandé de conter lors d'une fête de village et j'ai dit "oui" sans trop savoir à quoi m’attendre. Avec l'aide de Francine Coureau qui est conteuse et qui donne des cours à la Chaux-de-Fonds, j’ai préparé quelques contes pour cette fête. Plus tard, j'ai continué à prendre des cours avec Francine. Apprendre les bases est aussi un passage important.

Je travaille sur des contes traditionnels, dont la trace des auteurs s’est perdue. On s'approprie un texte qui a déjà beaucoup vécu, en le modifiant, en y apportant notre personnalité, nos émotions. Ce n'est pas du "par cœur". Et après, le contact avec le public est très fort. Par rapport au théâtre, c'est une toute autre liberté.

Comment te prépares-tu pour raconter un conte?

Il y a beaucoup de travail en amont. Il faut trouver les contes que l'on a envie de raconter. Les contes d'Henri Gougaud, par exemple, sont d'une grande richesse. Il y en a un tel nombre provenant du monde entier. En lisant, tout à coup il y en a un qui t'interpelle. Une fois que tu as décidé de le raconter, tu dois le "déshabiller". Gougaud passe de l'oralité à l'écrit en faisant un travail d'écriture qui est très riche. C'est beau à lire, ce qui n'est pas le cas de tous les contes. Les frères Grimm qui ont fait autrefois le même travail avec les contes allemands sont restés très près de l'oralité. Parfois, leurs contes sont un peu difficiles à lire. On doit oublier cette beauté que l'on trouve dans l'écriture de Gougaud pour retrouver le squelette du conte. Et, à partir de ce squelette, il faut le rhabiller avec nos mots, nos expressions, notre sensibilité.

Ce rhabillage, est-ce que tu le fais préalablement, ou bien c'est au moment de conter que tu le fais?

Il faut le faire avant. Il faut beaucoup de travail pour que les mots soient là, mais ce n'est jamais du "par cœur". On peut être surpris des mots qui arrivent quand on est devant le public. Toute l’ambiance du conte peut changer par rapport à ce que l'on a préparé. Avec les contes pour enfants, je me laisse beaucoup de liberté parce que je sais qu'ils vont intervenir, m'interrompre, apporter des choses qu'il va falloir reprendre dans l'histoire. Alors j'essaie d'être un peu moins préparée au niveau des mots tout en restant fidèle à ce qui doit se passer dans le conte. C'est important. Un conteur n'a pas le droit de modifier le message du conte. Il faut s'y tenir.

Quand il y a une conterie, les gens amènent leurs enfants puis s'en vont. Ils doivent penser que les contes sont uniquement pour les petits, alors que ce n'est pas vrai. Au départ les contes étaient pour les adultes. On les a parfois modifiés pour pouvoir les raconter aux enfants. Il y a une richesse dans les contes qui est ignorée. Avec un public plus âgé, on peut aussi jouer davantage sur le langage et faire passer d’autres messages.

Dans la préparation, tu ne passes pas par l'écriture?

Pas du tout. Sauf au niveau du squelette, si c'est un conte compliqué. Je me raconte mes histoires. J'ai la chance d'avoir des enfants - c'est une des choses qui m'a amenée aux contes. J'avais envie de leur raconter des histoires, mais malgré le fait que c'était mes enfants, j'avais de la peine à m'y lancer, à laisser sortir l'histoire. Il m'a fallu la démarche de conteuse pour pouvoir leur raconter plein de choses. Souvent je leur raconte les histoires en préparation. Ils savent qu’ils vont les entendre plusieurs fois !

Il y a aussi tout un travail qui ne doit pas se ressentir quand on raconte des contes - le travail de la recherche. Dernièrement j'ai raconté un conte avec une clochette. J'ai regardé dans les symboles: la clochette représentait la féminité chez certains peuples. Comme l'histoire se passe avec un moine qui aime énormément sa clochette, la notion de symbole s'est intégrée au conte. Bien sûr, on ne va pas l'expliquer pendant que l'on raconte. Mais on en est conscient et cela aide à la compréhension.

Si l'on fait une description d'un cortège lors d'un mariage, on va essayer de s’imaginer au milieu du cortège. Qui serait devant, et qui derrière? Et comment les gens seraient-ils habillés? On va peut-être chercher des images, des descriptions de costumes. Cela nous permet de ressentir ce qui se passe et le conte vient beaucoup plus facilement. Derrière un détail, il y a parfois beaucoup de travail !

Pour évoquer des images chez les autres, tu dois d'abord faire vivre les images chez toi.

Oui. Il faut que cela soit très vivant dans la tête du conteur pour que les autres arrivent à se l'imaginer. Certaines fois cela demande beaucoup de recherche pour un seul mot. Pour situer le conte dans une époque, dans un endroit, par exemple. Je me rends compte qu'il est difficile pour moi de raconter des contes japonais. Dans mon imagination, je n'arrive pas à être assez proche de la culture. Avec de la recherche, peut-être que j'arriverais.

Les contes étaient ancrés dans une culture?

Francine Coureau a dit durant les cours que j’ai suivi avec elle que les contes "sont des galets qui ont roulé". Une histoire partait et était reprise. Chacun y mettait un peu du sien. Quelque part cela donne un caractère universel aux contes.

Est-ce que la musique des mots est importante?

Pour moi c'est très important. J'essaie de m'en détacher un peu. J'étais tellement accrochée aux mots qu'au lieu d'évoquer des images, j'étais pointilleuse sur le terme exact. Je me refermais sur mon histoire. Il faut de la spontanéité quand on raconte. Quand on commence à bien habiter un conte, les mots reviennent. La musique des mots est là.

Quand on complique trop, on perd un peu le contact avec le public. C'est difficile d'expliquer le contact du public. Il faut se sentir bien soi-même. Il y a un silence. On sent l'attention des gens. On sent tout d'un coup qu'ils s'envolent avec l'histoire. C'est un voyage. Les contes que j’aime racontent généralement une étape dont on sort grandi. Le héros doit faire confiance. Il doit abandonner des choses. Et il en sort meilleur. C'est une initiation.

Dans quels endroits est-ce que tu contes?

Plein d'endroits différents. Avec trois autres conteuses nous avons formé un groupe qui s'appelle Contes-à-Quatre. Et nous avons pris contact avec des institutions en proposant un suivi en retournant conter à plusieurs reprises. Cela permet d’instaurer une relation avec des jeunes ou des adultes auxquels il faut un peu plus de temps. J'ai aussi eu la chance d'aller conter à Cressier où cela se passe dans des salons privés. C'est splendide. Durant le week-end du conte, on est accueilli chez des habitants. Cela fait deux ans que j'y vais, à chaque fois dans des endroits magnifiques avec des bougies, une cheminée,... Il y a entre quinze et vingt personnes. C'est la conterie telle que je l'imagine dans le passé quand les gens étaient au coin du feu et se racontaient des histoires.

Laurence Beck en conversation avec Alan McCluskey, mardi 26 février 2002.

créée le Sam 16 mars 2002 - modifiée le Sam 16 mars 2002