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Les tailleurs de pierre de la rue Mureta


Dans la passion que j'ai pour les vielles choses, j'ai eu beaucoup de chance de rencontrer toutes sortes de gens qui étaient eux-mêmes des passionnés et qui m'ont donné beaucoup de leur savoir et de leur amour de ces belles choses. Une des ces personnes était monsieur Alloway, responsable de la carrière de la pierre de la Cernia. Il connaissait les pierres d'une manière fantastique. Quand j'ai restauré le temple de Peseux avec lui, il se mettait devant une pierre et disait comment il fallait la soigner, quelle partie il fallait remplacer. Il savait lequel des ouvriers de son équipe travaillerait bien sur cette pierre. Il s'agissait, bien sûr, de la pierre d'Hauterive dont on n'en a presque plus.

La pierre d'Hauterive est une molasse calcaire, plus dure que la molasse normale, qui a des qualités visuelles magnifiques. C'est Alexandre Dumas qui disait de Neuchâtel, "cette ville toute coupée dans une motte de beurre", parce qu'elle était toute jaune. C'est une pierre très chaleureuse parce que par rapport à d'autres pierres qui lui ressemblent, comme les pierres de Metz, elle a ces petites veines bleutées, elle a cette vie qui chatoie le soleil.

La pierre d'Hauterive avait surtout été utilisée par les Romains. Il existe dans les collines d'Hauterive tout un chenal que les Romains avaient employé pour prendre la pierre à Hauterive et à la descendre au bord du lac. Depuis là, c'était mis sur des bateaux et envoyé à Avenches, une ville romaine qui était construite presque exclusivement avec la pierre d'Hauterive.

Voir l'amour que ces gens, comme Alloway, vouaient à ces matériaux en train de disparaître me poussait à trouver des solutions pour réutiliser ces matières comme quelque chose de précieux. A Peseux, par exemple, ils voulaient refaire les fonds. J'étais sûr que sous les vilains carrelages posés il y a trente ans il y avait encore l'ancienne pierre. J'ai refusé le trax (?) qu'ils voulaient envoyer. J'ai fait creuser gentiment à la main et l'on a trouvé les anciennes pierres. Comme il n'y en avait pas assez, il a suffit de les scier en deux pour remettre le fond original en état sans trop de problèmes avec les techniques d'aujourd'hui.

Dans le quartier où l'on travaille et habite à Saint-Blaise - la Calabre - il y avait beaucoup de tailleurs de pierres italiens. Il s'agit de la période entre le dix-septième et le dix-neuvième. Notre chemin s'appelle "Mureta", ce qui veut dire "petit mur". Le quartier s'appelait la Calabre parce que tous ces italiens y habitaient. Ils venaient travailler dans les carrières de pierre d'Hauterive. Ils se construisaient eux-mêmes des maisons avec les rebus de la carrière. Au fronton du numéro 10, chemin Mureta, il y a une truelle, une équerre et un marteau qui montrent que c'était effectivement des tailleurs de pierres qui y habitaient.

Les meilleurs tailleurs de pierres étaient en Italie à l'époque. L'Italie a toujours énormément travaillé la pierre et exporté sa main-d'œuvre. En Suisse, on en avait besoin. Les tailleurs de pierres de la région de Côme étaient déjà venus, après avoir été à Bâle, vers mille cent à Neuchâtel pour commencer la Collégiale.

C'était à l'extinction des carrières que le travail de la pierre a arrêté, il y a une septantaine d'années environ. Avant, il y avait beaucoup de carrières dans la région. A Jolimont, où il y a d'immenses locatifs maintenant, c'était une des carrières principales. Il y en avait deux ou trois près d'Hauterive. La seule qui reste est celle de la Cernia. Il existe encore de la pierre d'Hauterive, mais de l'extraire coûterait trop cher.

Le lieu où nous avons nos bureaux d'architecte, à côté du ruisseau du Ruau dans le haut de Saint-Blaise, était un des derniers lieux où l'on travaillait la pierre avec la force motrice de l'eau. C'était il y a une centaine d'années. On sortait les blocs de ce bâtiment et là, dehors, il y avait une machine qui tournait pour scier la pierre.

Jean-Baptiste Cotelli, architecte

créée le 24 août 2000 - modifiée le Mar 18 déc 2001